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CENTRE LASALLIEN AFRICAIN

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HOMELIE DU REVEREND PERE JULES DJODI

 

Célébrant de la messe, Révérend Père Jules DJODI, Président de l'UCAO/UUA
La chorale du CELAF

 

Je dois vous avouer l’embarras que j’ai eu en recevant la proposition de m’en tenir aux textes de ce jour (jeudi 10 février 2011) pour m’adresser à votre communauté, une communauté faite essentiellement de prêtres, de religieux et de religieuses. J’étais d’autant plus embarrassé que je voulais, à l’occasion, vous encourager dans le domaine académique et notamment dans l’option pédagogique qui est à la base de votre Institut et que symbolise votre slogan « Educateurs Chrétiens engagés pour une Afrique Nouvelle ». Vous convenez avec moi qu’à première vue, les textes de ce jour ne semblent pas m’y aider. Pourtant, malgré leur apparence, ces textes nous concernent au premier point et orientent de façon providentielle la cohésion et l’engagement intellectuel de notre communauté estudiantine ; ces textes nous indiquent en même les ressources que Dieu nous donne pour l’Unité et la Paix que nous appelons de nos vœux pour la Côte d’Ivoire. 
Je vous invite à commencer par entrer dans le secret de ce récit de la création de l’homme et de la femme. Depuis le début de cette semaine (lundi 7 février), la liturgie de la Parole nous fait méditer l’œuvre de la création avec une lecture continue du début du livre de la Genèse où nous sommes frappés par l’avènement de l’homme et de la femme dans l’œuvre créatrice. Dans le premier récit de la création, en Gn 1,26, nous avons lu : « Dieu dit : "Faisons l’Homme à notre image et à notre ressemblance". » Et l’écrivain sacré de constater quelques lignes plus loin : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa ». C’était le sixième jour de la création.
Ce matin, nous avons lu le second récit de la création. Ce récit ne se détaille pas en six jours comme le premier mais n’en manque pas pour autant de tout faire aboutir à l’homme et à la femme, comme à la fine fleur de l’œuvre divine. Ce qui frappe en premier lieu dans le texte de ce matin, c’est la mise en scène qui a progressivement conduit à cette création de l’homme puis de la femme. Tout se présente comme une création dynamique. L’homme est mis en attente : une attente de la femme comme une aide complémentaire indispensable. La création de l’homme ne s’achève que lorsque Dieu décide de lui faire « une aide qui lui soit assortie », dans le sens d’une société humaine. C’est ce que dit le texte en accentuant la mise en scène qui a conduit à la femme. « Yahvé Dieu forma du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel ; il les conduisit vers l’homme pour voir quel nom il leur donnerait, pour que tout animal porte le nom que l’homme allait lui donner. »
Il faut remarquer qu’en nommant les bêtes et les oiseaux selon la volonté et l’indication divines, l’homme ne les reconnaît  que dans l’ordre de la nature, dans l’ordre de leur nature. Ce défilé des divers êtres vivants devient alors une révélation de l’homme lui-même en tant qu’être d’altérité. Parmi ces êtres vivants, aucune aide qui corresponde à l’homme ! Cela veut dire en effet que l’homme n’a pu en reconnaître un seul dans l’ordre de sa propre nature, dans l’ordre de la société humaine. Il lui fallait l’aide précieuse avec laquelle advient la famille, le noyau de la société humaine. C’est cette précieuse aide humaine que Dieu lui donne en la tirant de ses côtes, voire de ses côtés (selon la double signification du terme hébraïque et ses équivalents grecs et latins.)
On ne peut manquer de souligner ici l’expression de l’identité et de l’égalité de nature entre l’homme et la femme, mais aussi celle de la capacité de l’homme et de la femme de faire corps avec, d’entrer en société, en communion et en communauté, en réponse à la mélancolie initiale de l’homme. C’est aussi l’indice d’une attirance puissante et mystérieuse qui liera désormais les deux sexes. L’homme le manifeste spontanément, contrairement à la femme plutôt discrète. « "Pour le coup, c'est l'os de mes os et la chair de ma chair! Celle-ci sera appelée "femme", car elle fut tirée de l'homme". » (Gn 2,23). Adam exprimait ainsi la vérité fondamentale que l’homme et la femme apparaissent comme les deux parties d’un tout, pour une union inaliénable et indéfectible, point de départ de la société humaine. Le Yahviste en donne la portée existentielle pour le couple adamique ainsi que pour toute la race humaine : « C'est pourquoi l'homme quitte son père et sa mère et s'attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair. »
Notons le caractère fondateur du don d’une femme que Dieu vient de faire à l’homme. Il s’agit d’une relation qui dépassera les liens de sang ; cette relation s’inscrit, au-delà de la génération, dans l’acte originel posé par Dieu. Puisque Dieu créa la femme comme en rectifiant son œuvre, en la complétant dans sa dimension sociale, la création ne s’achève que dans cette union de l’homme et de la femme : au-delà de la génération, c’est l’alliance matrimoniale qui conduit l’homme et la femme à leur pleine réalisation ; l’homme désertera le cadre natal pour trouver son accomplissement dans le cadre matrimonial. Les mots prennent alors tout leur sens : « s’attacher à » signifie, dans son origine hébraïque, se coller, s’agglutiner, adhérer, le résultat en est une seule chair. Il y a dans la force de cette image « d’une seule chair » une intensité telle qu’on ne saurait ni séparer l’homme et la femme ainsi unis, ni trouver place entre eux pour d’autres associés selon le même plan matrimonial.
Chers amis, vous connaissez bien l’interprétation de ce texte comme assise des liens sacrés du mariage qui n’interpelle pas personnellement les âmes consacrées que nous sommes, pour la plupart de cette communauté. Toutefois, c’est au cœur même de cette interprétation matrimoniale du texte que l’essentiel se noue, à la fois, pour les âmes consacrées qui le méditent, pour la société universitaire que nous formons, avec une indication spéciale pour notre engagement d’éducateur des peuples et des nations de notre continent.
Pour nous, les âmes consacrées, c’est le lieu d’assumer pleinement cet appel originel à ne faire qu’une seule chair avec le sexe opposé pour en mesurer le sens et la valeur du sacrifice que nous en faisons en nous donnant à Dieu. En se regardant depuis cet appel originel, l’âme consacrée se trouve engagée à drainer toute la puissance liée à cette ouverture à l’union matrimoniale pour le service de Dieu, de son Eglise et des hommes et femmes. Par cette ouverture originelle, la vie consacrée plonge ses racines spirituelles dans les relations nuptiales de Jésus-Christ vis-à-vis de son Epouse qui est l’Eglise. Dans la dynamique de l’acte d’amour surnaturel absolument gratuit qui est à l’origine de sa vocation, le Prêtre s’instaure par exemple dans le mystère de l’amour nuptial du Christ pour son Epouse. Nous connaissons également la spiritualité qui présente la religieuse comme épouse du Christ. Nous avons à peine besoin de souligner la délicatesse de cette métaphore qui ne peut valoir qu’à un niveau strictement spirituel pour ne pas dénaturer la vie religieuse et créer des méprises sur la nature de Dieu et de l’union qu’il demande à l’homme et spécialement à la religieuse. Il ne s’agit point d’une réalité sentimentale de nature psychologique. Nous sommes ici au cœur de la nécessité pour toute âme consacrée d’ouvrir cet appel au mariage avec sa puissance d’altérité et de don de soi comme le réceptacle d’une union intime et inviolable à l’amour du Christ pour son Eglise et pour les hommes.
Pour les universitaires que nous sommes, ce texte nous conduit à donner toute sa place à cette complémentarité entre l’homme et la femme dans tous les aspects de notre vie communautaire. Le théologien (que je suis) n’est certainement pas le mieux placé pour vous dire combien deux perspectives pédagogiques menées respectivement par une femme et par un homme ont des spécificités propres et ont besoin de se compléter. Je fais ici allusion à une complémentarité selon le genre jusque dans les recherches, à une attention particulière aux ressources liées au genre pour une émulation intellectuelle féconde. C’est vous dire ce matin qu’il y a un « sentire » propre à la femme qui complète celui de l’homme et réciproquement. Plus que d’autres sciences, celles de l’éducation doivent assumer pleinement et exploiter au mieux une telle complémentarité.
Prévenons ici le malaise d’une certaine théologie féministe qui s’insurge contre cette insistance sur une spécificité propre à la femme. Selon cette théologie, une telle spécificité serait indûment attribuée à la femme et serait susceptible de la reléguer au second rang et aux seconds rôles dans la société. Il n’en est pourtant rien et le Pape Jean-Paul II, de vénérée mémoire, nous l’a enseigné durant son pontificat. Le texte de ce matin vient de nous le montrer depuis le cœur de l’œuvre créatrice.
Dans leur être comme dans leur agir, l’homme et la femme ont une spécificité propre à leur genre, une spécificité irréductible mais complémentaire. Contemplons, en exemple, la démarche de la Syro-phénicienne de l’évangile de ce matin ; serait-il exagéré de dire que l’admirable foi de cette femme s’appuie sur une humilité que seule pouvait lui donner sa spécificité maternelle ? Il y aurait en effet davantage à découvrir dans cet évangile en analysant les ressources maternelles qui soutiennent la grande humilité dont cette femme fait preuve pour obtenir du Christ la guérison de sa fille.
Oui, ni l’homme ni la femme ne doivent rougir de se faire indiquer ce qui leur est propre comme supplément d’âme à leur être individuel et social. Et c’est ici que se trouve interpellé notre rôle d’éducateurs de l’Afrique et de ses nations. De façon générale, l’on comprend facilement chez nous, en Afrique, qu’il y ait des activités ou des engagements réservés uniquement aux hommes ou aux femmes. Ce point de départ favorable est cependant à éduquer. Il nous revient d’aider nos peuples à éviter de relayer en cela tout ce que certaines cultures comportent de pesanteurs qui occultent la femme et sa place, tout en donnant l’apparence de lui réserver la noble tâche du dévouement au service de la vie et de la famille. Sans cette éducation aux multiples dimensions, nous risquerions d’enfoncer davantage les femmes africaines au fond de leurs cases, les étouffant ainsi toujours plus, et parfois, malheureusement, au nom de l’évangile !
Toute approche basée sur la spécificité de la femme est à insérer dans une dynamique existentielle du don de soi selon les ressources propres dont Dieu a dotées chaque être humain. Dans une telle perspective, l’épanouissement de toutes les valeurs traditionnelles qui étaient reconnues à la femme comme exigences et privilèges de sa différence et de sa spécificité féminine, comme un ferment de l’épanouissement de la société elle-même. C’est dans cette même ligne qu’il faudra préciser la place et le rôle de la femme au cœur de la vie et de la mission de l’Eglise dans le monde de ce temps.  En s’engageant dans la société comme dans la vie de nos Eglises, la femme n’apparaîtra plus comme prenant sa revanche sur une tradition qui la brimait : ce sera sous le signe d’un engagement complémentaire indispensable à la plénitude et à la fécondité de l’engagement de l’homme.
Cher Directeur du Celaf, chers frères et sœurs, chers amis étudiants et étudiantes, en priant aujourd’hui pour l’Unité et la Paix, nous pouvons regarder cette complémentarité de l’homme et de la femme comme le signe et le gage tangibles des ressources que Dieu nous a données pour y parvenir. Dieu nous a créés comme des êtres d’altérité qui ne se réalisent que dans une société dont la famille porte le noyau et la promesse. Nous demandons au Seigneur de faire sentir à chaque fils et à chaque fille de notre Pays, la Côte d’Ivoire, à chacun de nous, ce besoin inassouvi de l’autre comme condition d’épanouissement, de réalisation de soi, comme ciment de la cohésion sociale. Qu’il donne à chaque fils et à chaque fille de notre Pays, la Côte d’Ivoire, à chacun de nous, de sentir combien toutes les pierres comptent pour bâtir une société. Seule l’humilité engendrée par ce besoin sincère de l’autre, par la reconnaissance de la contribution indispensable de tous, peut nourrir les liens entre les cœurs pour l’unité indéfectible et la paix durable. Plus qu’une conviction anthropologique et sociologique, c’est une attitude spirituelle à cultiver par tous ceux et celles qui se trouvent engagés dans la même aventure de la vie en société et du développement d’une nation. 
C’est le lieu d’assurer nos frères et sœurs ivoiriens de la proximité et de la solidarité de tous les expatriés de nos communautés. Vivant indissociablement ensemble dans une communauté aux dimensions de toute la sous-région, nous sommes tous aussi concernés et aussi touchés que les fils et filles de ce Pays qui est notre pays hôte, la terre nourricière de notre Institution. En toute responsabilité, j’exhorte tous et chacun, à faire preuve d’une grande retenue en laissant les commentaires et les analyses aux spécialistes. Nous n’avons à faire, concernant cette crise postélectorale, que ce que nous savons faire le mieux et qui est de notre devoir dans des circonstances de ce genre : prier, prier constamment pour la paix.
Mais en définitive, nous ne pouvons prier pour l’unité et la Paix sans comprendre que notre prière doit s’épanouir en une activation féconde de ces ressources intérieures que le Créateur nous a données. S’engager pour la Paix, c’est commencer ainsi à en devenir le réceptacle et le foyer pour qu’elle se propage comme par irradiation autour de nous et dans la société. Que Dieu nous y aide avec les grâces de cette eucharistie, Amen.  


Père Jules Djodi,
Président de l’Ucao/Uua

 

 

 

 

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