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jeudi, 13-Jan-2011 9:18 AM

 

CENTRE LASALLIEN AFRICAIN

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INTERVIEW AVEC LE FR PIERRE OUATTARA AU SUJET DE SON LIVRE

 

 

 

Fr Pierre OUATTARA, Directeur du Celaf Institut et Auteur du livre « LA CULTURE DE L’AMABILITE Comment penser autrement l’éducation en Afrique ? »

 

R.S : Pourquoi avoir choisi d’écrire « La culture de l’amabilité.  Comment penser autrement l’éducation en Afrique ? »

FR Pierre : Pourquoi écrire ? Ecrire est un moyen au service du besoin de faire la vérité en soi-même, avec soi-même, en tant qu’Africain. Il est donc question, en écrivant, d’accomplir à la fois un devoir de vérité et un devoir de reconnaissance… J’ai contracté un devoir de solidarité sociale à travers l’instruction et l’éducation reçues. Il s’agit pour moi, en écrivant, de me comprendre et de comprendre cette Afrique qui, à travers l’éducation reçue et la culture acquise, me donne l’hospitalité et oriente mon existence dans un certain sens…
Pourquoi écrire sur le sujet précis de la culture de l’amabilité ? Mon humanité, je la reçois d’abord comme une grâce. Or, si cette humanité, dans le cadre de la société traditionnelle africaine, se donnait à voir sous les apparences de l’amabilité, il n’en va plus tout à fait de même aujourd’hui. Les temps que nous vivons ne semblent plus favorables à l’amabilité. Face aux différents défis de la société moderne, l’amabilité se révèle porteuse du pire comme du meilleur. Comment rendre certain le meilleur et écarter le pire ? Telle est la tâche que doit, selon moi, affronter l’éducation à travers la culture de l’amabilité. Il n’est question d’une culture de l’amabilité qu’à partir du moment où précisément l’amabilité de va plus de soi, ne va plus sans dire, où son sens n’est plus évident. A travers l’amabilité, se trouve en jeu notre humanité. La perte du sens de l’amabilité ou sa corruption suscite en nous le désir d’un surcroît d’humanité.

R.S : Quel rapport entre la culture de l’amabilité et le concept de l’éducation pour une Afrique nouvelle ?
FR Pierre : Si dans l’humanité africaine nous éprouvons quelque chose d’aimable, cette amabilité ne va pas de soi entre les citoyens de nos Etats africains, multi-ethniques et multi-culturels, en quête de développement et de démocratie. Sans éducation à la liberté, le citoyen africain, demeuré prisonnier de ses traditions culturelles,  ignore les exigences attachées à la construction et au développement d’une communauté nationale démocratique. L’éducation, dans un contexte de nations en construction, a pour rôle de contribuer à faire advenir un nouveau type d’Africain. Elle doit, pour aller dans ce sens, inculquer et enseigner aux citoyens, appartenant à différentes traditions culturelles, les valeurs et les compétences indispensables à l’avènement d’un nouveau savoir vivre et travailler  ensemble. Les notions d’efficacité dans l’organisation sociale, de civilité, de sociabilité et d’amitié, se trouvent nécessairement impliquées par la notion d’amabilité. Il est ainsi question, à travers l’éducation à l’amabilité, de convertir l’Africain à des valeurs nouvelles sans toutefois le conduire à perdre le sens de son identité.

R.S. : A la page 49 de votre livre aussi, vous faites ce constat : «  Nous habitons le continent africain pendant que notre esprit (ou imaginaire) est tourné ailleurs». Le contraire ne serait-il pas du « nombrilisme» ?

FR Pierre : Eviter le nombrilisme ? Le nombrilisme s’appelle encore égocentrisme.  A la page 49, j’énonce un constat : « Nous habitons le continent africain pendant que notre esprit (ou imagination) est tourné  ailleurs. » Il faut se garder de voir en cela un signe d’ouverture. Il s’agit plutôt d’une forme d’exil intérieur (cf. page 150). Nous envions et empruntons des choses à l’Occident tout en restant étrangers aux exigences, techniques, morales et spirituelles, liées à ces choses. Ces choses ont un coût humain que nous ignorons et que nous ne sommes pas prêts à payer. Nous désirons des choses mais nous ne savons pas, au fond, ce que nous voulons réellement. C’est paradoxal mais c’est ainsi : étrangers finalement aux exigences qu’impliquent nos propres désirs, nous n’habitons pas là où nous habitons. Il en découle les problèmes de développement, de respect de notre environnement, d’entretien que nous connaissons partout sur le continent.  Nous ne nous retrouvons pas tout à fait dans l’environnement où nous nous trouvons… Nous sommes dépassés par notre environnement. Le problème est donc de savoir habiter et prendre soin de notre environnement matériel et institutionnel. Nous souhaitons une évolution de nos sociétés, un développement, et nous nous refusons en même temps d’en adopter les exigences. Nous n’arrivons pas à être cohérents avec nos propres désirs. Nous voulons la chose et son contraire…

R.S :      A la page 219 de votre livre, vous faites une observation sur  la promotion de la solidarité. Cela est-il possible autrement ?

FR Pierre : Observation sur la promotion de la solidarité. Il convient, lorsqu’on parle de la solidarité, de bien en situer le contexte. Le sens de la solidarité prend, au fil de l’histoire, différentes formes. Entre les membres de la société traditionnelle, se vivait une solidarité allant de soi, spontanée, basée sur le sentiment d’appartenance à une même famille ou communauté… L’Etat moderne, avec son contexte multi-ethnique et multi-culturel, exige d’autres formes de solidarité. Il y a d’abord cette solidarité de fait, solidarité forcée, imposée à des populations appartenant à différentes traditions ou cultures. Dans le cadre des Etats, entre citoyens d’un même Etat et entre Etats,  se développent des solidarités par calcul, des solidarités ou associations pour la défense de ses intérêts du moment… Il y a donc des solidarités commandées par la nécessité, par les intérêts du moment ; elles prennent la forme de solidarités exigées par les lois ou par le devoir ou de celles voulues, librement choisies… La solidarité peut donc être inspirée par la nécessité, le devoir, la pitié, la sympathie, l’amitié ou la charité… La culture de l’amabilité répond justement au besoin de cultiver de nouvelles solidarités.

R.S :    La rigueur et la méchanceté sont deux réalités différentes selon leur définition. Dans le contexte de la collaboration, il peut y a avoir des confusions et des abus : Pour les confusions, on note les remarques parfois comme des flèches. Pour les cas d’abus : Les méchants se disent rigoureux pour se voiler la face. Qu’en dites-vous ?
 

FR Pierre : Les gens sont couramment portés à confondre rigueur et méchanceté… Il est possible aussi que, sous couvert de se montrer rigoureuses, certaines personnes tombent dans le rigorisme, facilement interprétable comme une sorte de méchanceté. A proprement parler, méchanceté et rigueur renvoient à deux réalités différentes.
C’est un point qui aurait peut-être mérité d’être davantage développé dans le livre… Nous avons effectivement du mal à comprendre que, avant d’être une exigence personnelle qui amène à dire de quelqu’un qu’il est méchant, la rigueur est une exigence de la modernité, de l’organisation efficace d’une société et du travail. Cette exigence concerne tous les domaines d’activité : agriculture, santé, transport, gestion, administration. Dans une société qui se veut moderne,  personne n’échappe pas à l’exigence d’être un tant soit peu rigoureux… Comment faire pour que cette exigence soit comprise et intégrée comme valeur dans les comportements quotidiens ? Tel est le problème que doit affronter l’action éducative en vue de contribuer à l’avènement d’un nouveau type d’Africain. Ce n’est pas d’abord pour des raisons de moralité qu’il faut être rigoureux mais d’efficacité.
Or, en Afrique, nous vivons toujours sur la base d’un sens traditionnel de l’humain conduisant souvent au non respect des lois, des règles et principes d’une organisation et d’un travail efficaces. Sous couvert de se montrer gentil, humain, compréhensif ou encore aimable, on verse dans la complaisance, la négligence, le laxisme, le favoritisme… Derrière la rigueur, il y a le souci d’un traitement égal des personnes… Elle  est un élément constitutif de la justice sociale.
Mais être rigoureux pour être rigoureux, s’attacher à l’application aveugle des règles, sans faire attention aux différences de condition et de situation des personnes conduit à tomber dans le rigorisme d’une justice purement formelle… La rigueur doit être attentive aux personnes, à leurs désirs et à leurs besoins. Elle doit s’exercer avec discernement.

R.S : Vous avez une longue expérience dans la vie consacrée et dans l’enseignement en tant que Frère des Ecoles Chrétienne, FEC, en synthèse, comment acquiert-on l’amabilité ?
FR Pierre : En principe, l’amabilité est à la portée de tous. Tout le monde est capable d’amabilité. Elle prend simplement plusieurs aspects ou formes… Aimable, on peut le devenir, porté par la société et les circonstances ou alors inspiré par la charité. Seul le temps permet de discerner quel en est réellement le fondement …
Merci mon frère !


 

 

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